En 2019, une vingtaine de riverains de Carouge se sont regroupés pour financer l'installation de panneaux photovoltaïques sur le toit de leur immeuble. Quatre ans plus tard, la coopérative comptait 180 membres et alimentait en électricité renouvelable l'équivalent de cinquante foyers. Une histoire parmi des dizaines qui, bout à bout, dessinent une transformation profonde du rapport des Romands à l'énergie.
Le tournant coopératif
Le modèle de la coopérative énergétique n'est pas nouveau — les premières structures de ce type sont apparues en Suisse dans les années 1990 — mais il connaît depuis 2020 une accélération sans précédent. Plusieurs facteurs expliquent ce regain d'intérêt : la baisse spectaculaire du coût des panneaux solaires, les incertitudes autour de l'approvisionnement électrique européen, et une prise de conscience collective accélérée par les canicules successives.
"Les gens ne veulent plus seulement consommer différemment, ils veulent produire différemment", résume Isabelle Junod, directrice de la coopérative Solar Léman à Nyon. "Quand quelqu'un investit dans des panneaux sur le toit de son école ou de sa mairie, il a un regard différent sur sa facture d'électricité et sur la politique énergétique de sa commune."
À travers la Suisse romande, une quarantaine de coopératives actives fédèrent aujourd'hui plus de 12 000 membres et gèrent une puissance installée d'environ 28 mégawatts. Si ce chiffre reste modeste comparé aux grands barrages alpins, sa signification symbolique et politique est considérable.
Le solaire urbain : un gisement sous-exploité
Selon une étude de l'Office fédéral de l'énergie publiée en 2024, les toitures des bâtiments romands pourraient, si elles étaient toutes équipées de panneaux solaires, couvrir environ 40 % de la consommation électrique de la région. Or, moins de 8 % de ce potentiel est actuellement exploité.
L'obstacle principal n'est pas technique. "La technologie est là, les prix ont chuté, les subventions existent. Ce qui manque, c'est l'ingénierie sociale", explique Martin Défago, ingénieur en énergie pour le canton de Vaud. "Il faut quelqu'un pour convaincre les propriétaires, trouver les financements, gérer les démarches administratives. C'est là que les coopératives ont un rôle irremplaçable."
Plusieurs communes vaudoises et genevoises ont franchi le pas en confiant la gestion de leurs toits publics — gymnases, centres sportifs, bâtiments communaux — à des coopératives locales. Le modèle permet aux communes d'atteindre leurs objectifs climatiques sans mobiliser de fonds propres, tandis que les coopératives bénéficient de surfaces importantes et de garanties de stabilité.
L'éolien jurassien, entre espoirs et résistances
Si le solaire progresse avec une relative fluidité, l'éolien se heurte à des oppositions plus vives. Le Jura et les crêtes du Jura bernois représentent pourtant le meilleur gisement éolien de Suisse occidentale, avec des vents constants et des altitudes favorables. Plusieurs projets, bloqués depuis des années par des recours juridiques, peinent à aboutir.
La controverse dépasse largement la question de l'énergie. Elle cristallise des tensions sur la préservation des paysages, l'impact sur la faune — notamment les rapaces et les chauves-souris — et le devenir de territoires ruraux qui se sentent parfois assignés à servir de "réservoir énergétique" des agglomérations.
Des collectifs comme Vent du Jura tentent de dépasser ce blocage en proposant un modèle de participation locale renforcée : chaque foyer situé dans un rayon de cinq kilomètres d'une éolienne se verrait offrir la possibilité de devenir coopérateur à tarif préférentiel, et une partie des revenus serait reversée aux communes hôtes pour financer des projets d'intérêt général.
"Le vent appartient à tout le monde. Que les bénéfices soient partagés équitablement, c'est une question de justice", plaide Arnaud Meier, fondateur du collectif. La démarche, inspirée d'expériences danoises et allemandes, a permis de réduire les oppositions dans plusieurs projets pilotes.
L'autoconsommation collective : une révolution silencieuse
Moins spectaculaire que les grandes éoliennes ou les toitures solaires communautaires, l'autoconsommation collective est peut-être la mutation la plus profonde du système électrique local. Permise en Suisse depuis 2018, elle autorise plusieurs consommateurs situés sur un même réseau basse tension à partager la production d'une installation commune, sans que l'électricité n'ait besoin de transiter par le réseau de distribution.
Dans un quartier de Lausanne-Prilly, une trentaine d'appartements partagent ainsi la production de 480 panneaux solaires installés sur leurs immeubles. Le surplus estival, stocké dans des batteries collectives, permet d'amortir les pics de consommation hivernaux. Les participants économisent en moyenne 35 % sur leur facture d'électricité — un argument non négligeable dans un contexte de hausse des prix.
Vers un réseau romand de l'énergie citoyenne
Ces initiatives restent encore largement fragmentées, chaque coopérative fonctionnant en ordre dispersé, sans véritable coordination régionale. C'est pour pallier ce manque que plusieurs acteurs du secteur travaillent à la création d'une fédération romande de l'énergie citoyenne, dont le lancement est prévu pour l'automne 2026.
L'idée est simple : mutualiser les compétences juridiques et techniques, créer une plateforme de financement participatif commune, et négocier collectivement avec les distributeurs d'électricité les conditions d'injection du surplus sur le réseau.
"Pris séparément, nous sommes trop petits pour peser dans les discussions avec les cantons ou les grandes entreprises électriques. Ensemble, nous représentons une force politique et économique réelle", souligne Isabelle Junod.
La transition énergétique romande ne se fera pas par décret ni par de grands travaux d'infrastructure seuls. Elle se construit aussi, peut-être surtout, dans ces coopératives de quartier, ces réunions de copropriétaires et ces projets de village — un toit à la fois.