Le mercredi matin, une file patiente devant une remise agricole à l'entrée de Cossonay. Les membres de l'Association pour le maintien d'une agriculture paysanne (AMAP) du Gros-de-Vaud viennent chercher leurs paniers de légumes, d'oeufs et parfois de fromage. Pas de caissière, pas de code-barres, pas d'emballage plastique : juste des cageots en bois, une liste d'adhérents et la confiance réciproque d'une communauté qui a choisi de s'engager ensemble.
Ce modèle, importé de France au début des années 2000, compte aujourd'hui plus de soixante structures actives en Suisse romande, de Genève au Valais. Mais le mouvement des circuits courts ne s'arrête pas aux AMAP. Il englobe une diversité d'initiatives — coopératives de producteurs, épiceries participatives, plateformes de vente directe en ligne — qui dessinent une alternative crédible à la grande distribution.
La promesse des AMAP
Le principe de l'AMAP repose sur un contrat de solidarité : les membres s'engagent en début de saison à financer la récolte à venir, garantissant ainsi un revenu stable au paysan, indépendamment des aléas climatiques. En contrepartie, ils reçoivent chaque semaine un panier dont le contenu dépend de ce que la terre a donné.
"Ce système change radicalement la relation entre le producteur et le consommateur", explique Sandrine Berset, maraîchère et cofondatrice de l'AMAP Les Jardins du Gibloux à Fribourg. "L'abonné ne vient plus chercher CE qu'il veut, mais ce que la saison lui offre. Ça semble anodin, mais ça transforme profondément le rapport à la nourriture."
Les études menées sur les membres d'AMAP confirment cet effet. Après deux ou trois saisons, la plupart déclarent avoir élargi leur répertoire culinaire, réduit leur gaspillage alimentaire et développé une meilleure compréhension des contraintes agricoles. "Quand vous avez vu votre producteur perdre une partie de sa récolte de pommes à cause d'un gel tardif, vous ne regardez plus jamais un fruit abiméé de la même façon", témoigne un membre genevois.
Les coopératives alimentaires : produire et distribuer ensemble
À côté des AMAP, les coopératives alimentaires proposent un modèle différent, davantage orienté vers la distribution que vers la production. Le principe : les membres consommateurs s'associent pour acheter directement aux producteurs, supprimant ainsi les intermédiaires de la grande distribution et les marges qui leur sont attachées.
La coopérative alimentation éthique Genève (CAEG), fondée en 2017, regroupe aujourd'hui 2 400 ménages et s'approvisionne auprès d'une soixantaine de producteurs locaux et régionaux. "Notre force, c'est le volume. En achetant pour 2 400 familles, nous avons un poids de négociation réel face aux producteurs. Nous pouvons garantir des débouchés stables, ce qui leur permet de planifier et d'investir", explique Raphaël Moser, directeur de la coopérative.
Le modèle ne se limite pas à la ville. Dans plusieurs villages vaudois et fribourgeois, des épiceries participatives ont vu le jour, résistant à la fermeture du dernier commerce de proximité. Gérées bénévolement par les habitants, elles combinent la fonction d'épicerie traditionnelle et de point de vente direct pour les producteurs locaux.
La révolution numérique des circuits courts
Longtemps perçus comme marginaux et contraignants — il fallait se déplacer à heure fixe, adapter ses menus à ce qu'on avait reçu, accepter de ne pas toujours trouver ce qu'on cherchait — les circuits courts ont bénéficié d'une modernisation notable grâce aux outils numériques.
Des plateformes comme Farmy ou Les Jardins de Dorothée permettent désormais de commander en ligne auprès de producteurs régionaux et d'être livré à domicile dans les 48 heures. Plus flexible que l'AMAP, moins contraignant que la coopérative, ce modèle hybride a conquis une clientèle urbaine habituée à la commodité du commerce en ligne mais soucieuse de l'origine de ses aliments.
L'ambivalence de ces solutions ne manque pas d'être soulignée : si elles élargissent considérablement le public des circuits courts, elles introduisent aussi une dimension logistique — camionnettes de livraison, emballages isothermes, centres de distribution — qui questionne leur bilan environnemental réel.
"L'empreinte carbone d'une livraison à domicile mutualisée reste inférieure à celle d'un trajet individuel en voiture jusqu'au supermarché. Mais ce n'est pas une raison de ne pas chercher à l'améliorer encore", nuance Anne-Claire Dubois, chercheuse à l'EPFL spécialisée en systèmes alimentaires durables.
Les freins qui persistent
Malgré leur croissance, les circuits courts romands se heurtent à plusieurs obstacles structurels. Le premier est économique : les prix pratiqués restent souvent supérieurs à ceux de la grande distribution, ce qui restreint l'accès à une clientèle aisée et exclut de facto une partie de la population.
Des initiatives tentent de contourner ce problème par des mécanismes de solidarité : tarification progressive en fonction des revenus dans certaines AMAP, systèmes de chèques alimentaires mobilisables dans les épiceries participatives, ou partenariats avec des services sociaux communaux. Mais ces dispositifs restent insuffisants à l'échelle.
Le deuxième frein est structurel : les circuits courts peinent à couvrir l'ensemble des besoins alimentaires d'un foyer. Le panier de légumes hebdomadaire ne suffit pas — il faut encore acheter la viande, les produits laitiers, les conserves, les céréales. Les coopératives les plus avancées tentent d'élargir leur offre, mais atteindre la complétude d'un supermarché demanderait des moyens logistiques considérables.
Vers une politique alimentaire régionale
Ces dynamiques civiles commencent à trouver un écho dans les politiques publiques. Plusieurs cantons romands ont engagé des réflexions sur des stratégies alimentaires régionales, visant à développer les synergies entre producteurs, distributeurs et collectivités.
La ville de Lausanne s'est dotée en 2024 d'un Conseil de la politique alimentaire, réunissant citoyens, professionnels de la restauration collective et représentants agricoles. L'objectif : porter à 40 % d'ici 2030 la part d'aliments locaux et biologiques dans les cantines scolaires et les établissements médico-sociaux.
Ce type d'engagement public est décisif. "Les circuits courts ne décolleront véritablement que lorsque la commande publique s'y engagera massivement. Une école qui s'approvisionne auprès d'un maraîcher local, c'est une garantie de revenu qui lui permet de se développer et d'employer des apprentis", souligne Anne-Claire Dubois.
Entre les pionniers qui bricolent depuis vingt ans et les politiques qui commencent à suivre, quelque chose est en train de changer dans la façon dont la Suisse romande mange. Pas assez vite, disent les uns. Plus vite qu'on ne le croit, répondent les autres.